Puissant Marc
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Marc à Paris

Les poèmes de Marc montrent à quel point — et c’est bien naturel — la guerre marque son esprit ! Hélas ! En les lisant, je suis très déçu. Je découvre un garçon d’une grande sensibilité qui observe avec bienveillance son environnement et transcrit dans une langue très simple les émotions que lui inspirent les lieux et les êtres. Mais j’enrage de voir qu’il ne donne aucun détail sur lui, sur les combats du 17 septembre, par exemple. Comment a-t-il été blessé ? Comment a-t-il vécu dans les tranchées ? Peut-être pensait-il avoir le temps de tout raconter plus tard ? Peut-être l’a-t-il raconté et nous avons perdu ses écrits ? Tant de questions sans réponse...

Pourtant, petit à petit, au fil de mon enquête, Marc se met à vivre, à revivre, à exister de nouveau, enfin, cent ans plus tard. Je sais maintenant où il a combattu et comment s’est terminée la guerre pour lui. Mais avant ?

Une lettre livre de premiers indices

Pour le savoir, j’examine les autres documents dont je dispose.

Cette lettre semble montrer que Marc avait décidé de tenter sa chance à Paris.

Il y a d’abord cette lettre écrite à Paris en 1913, le 10 mars précisément. Il a alors 20 ans. Pourquoi est-il à Paris ? Il semble y vivre et y travailler. Il y a ses habitudes, ses amis. À l’époque, il n’est pas évident de quitter Cognac pour venir travailler dans la capitale, surtout si jeune ! Rien que le voyage est une totale expédition ! Cela témoigne chez lui d’une certaine audace et d’une certaine ambition. Peut-être cette lettre donne-t-elle un premier indice sur l’« oubli » dans lequel il a été enterré... vivant !

S’il travaille à Paris, c’est tout bonnement qu’il n’a pas l’intention de prendre la relève de son père à Cognac. Que fait-il à Paris ? Il ne le dit pas : « Chers parents, c’est avec plaisir que j’ai reçu votre charmante lettre ce soir en débauchant ». « Débauchant », voilà un terme bien ouvrier. Il semble être à Paris avec des amis de Cognac. En tout cas, il profite de ses loisirs pour aller au théâtre :

Hier je suis sorti avec Comet, Delouche et Brand. Je vous promets que l’on s’en fait pas un brun ensemble. C’était la journée du théâtre pour nous car à 2 h 1/2 nous avons été à l’Eldorado jusqu’à 6 heures du soir et après dîner c’était au théâtre Cluny jusqu’à minuit. On voulait aller au Châtelet, seulement ce sera pour une autre fois, car ils ont une nouvelle pièce et cela durera longtemps avant qu’ils la changent.

Le café-concert Music-hall l’Eldorado que fréquentait Marc avec ses amis avait été ouvert en 1858 et a été remplacé en 1933 par le cinéma Eldorado (devenu aujourd’hui Comedia).

Les arts l’attirent visiblement. Sans doute est-il monté à Paris pour cela. C’est là qu’il a noué quelques contacts, pourquoi pas avec ce Gaston Dreyfus qui souhaite aider sa carrière littéraire. Tout cela n’a pas dû plaire à son père Alphonse.

Cette lettre en dit au fond beaucoup sur la personnalité très autonome et très volontaire de Marc. Il est facile d’en déduire qu’il est en conflit avec son père qui n’a pas dû apprécier son « exil ». Ce séjour à Paris est une rupture, une tentative pour s’extirper du destin de ferblantier provincial qu’on lui réserve à Cognac. Peu à peu, au fil de mon enquête, je me sens de plus en plus en connivence avec ce poète maudit... Et je commence à imaginer pourquoi Marc a disparu de la mémoire familiale. Il ne se conformait pas au destin que la succession de son père devait lui tracer à Cognac. Alphonse a-t-il malgré tout accepté ce départ sachant que c’était une chance pour son fils de mener la carrière littéraire à laquelle il aspirait ? C’est aussi possible.

Dans une autre lettre de Paris, Marc fait un cadeau à son frère pour sa réussite au certificat d’études.

Une autre lettre, écrite à Paris quelques mois auparavant, en juin 1912, éclaire encore un peu plus son caractère. Il n’est pas bien riche mais il tient à offrir une montre à son jeune frère qui vient d’obtenir son certificat d’études :

Quand tu recevras cette lettre, il y aura 2 jours que tu auras reçu la montre que je t’ai envoyée. Ceci est la récompense de ton certificat d’étude car j’ai été content de savoir que tu l’avais reçu. Tu comprends, quand j’ai eu le mien, papa n’avait pas les moyens de payer des montres mais moi je t’en renvoie une de bon cœur et ce n’est pas une montre à 6 francs comme la mienne mais j’aime mieux me priver un peu et pouvoir te renvoyer quelque chose...

Au passage, il décoche une petite flèche pour montrer qu’il est plus généreux que son père ! La cause semble entendue : il y a sans doute eu un conflit entre les deux hommes ! Sa lettre exprime en tout cas une grande gentillesse de sa part. Comme il ne veut pas que ses deux sœurs soient jalouses, il promet de leur offrir un cadeau le moment venu...

Quel chic type ! À travers cette lettre, je découvre quelqu’un qui avait le cœur sur la main, qui, à l’âge de 19 ans à peine, veillait à distance sur son jeune frère. Comment sa famille a-t-elle pu l’oublier à ce point, le nier, le renier peut-être ? Comment son frère et ses sœurs, qu’il aimait beaucoup, visiblement, ont-ils pu le jeter ainsi aux oubliettes ? Comment a-t-il pu devenir pour eux simplement celui qui a sauté sur une mine ? Pourquoi ce désamour ?

fleche On peut lire l’intégralité des deux lettres de Marc ici et ici.

Le registre matricule va en fait répondre en partie à mes questions. Il indique en effet comme adresse au moment de son incorporation le 94 rue Charonne à Paris 11e et comme profession... plombier !

Cette découverte me déconcerte. Il est très probable qu’après son certificat d’études il a été formé par son père ferblantier. D’ailleurs, un document que m’a fourni récemment la ville de Cognac montre qu’il exerçait à cette époque la profession de ferblantier, comme son père :

Extrait du recensement de 1911 pour la rue Grande où vivent Marc et sa famille à l’époque. Reproduit avec l’aimable autorisation du service des Archives, Ville de Cognac.

C’est une information très importante et il devient pour moi évident qu’il n’a pas eu du tout l’envie de continuer à travailler avec son père. Il est monté à Paris pour y exercer le métier de plombier, ce qui, à l’époque, est au fond la version « moderne » du métier de ferblantier. Et son père ne l’a sans doute pas très bien pris.

Je suis convaincu qu’il n’entendait pas rester plombier toute sa vie ! Il était jeune ; cela lui permettait de gagner sa vie et de fuir son milieu provincial, mais il avait à l’évidence des ambitions littéraires, artistiques, qui ne pouvaient se concrétiser qu’à Paris.

Je cherche sur Google Maps le 94, rue Charonne et je découvre ce très beau monument :

Il s’agit du Palais de la Femme ; il appartient à l’Armée du salut. Voilà une bien étrange adresse... Mais en approfondissant mes recherches, je découvre que ce monument, classé Monument Historique depuis, a été construit en 1910 par le Groupe des Maisons Ouvrières et abritait un « Hôtel Populaire pour Hommes », en quelque sorte l’équivalent de nos foyers de jeunes travailleurs actuels.

Situez le 94 rue Charonne sur la carte :


L’Hôtel Populaire pour Hommes de la rue Charonne à Paris

94ruecharonne

En 1642, l’emplacement est occupé par le couvent des Filles-de-la-Croix. Celui-ci ferme en 1904 et est démoli en 1906.

En 1910, les architectes Labussière et Longerey édifient pour le « Groupe des Maisons Ouvrières » le bâtiment actuel qui sert d’hôtel populaire pour hommes célibataires. Le bâtiment, financé discrètement par la Fondation de Madame Jules Lebaudy, comprend alors 743 chambres de 9m2 et occupe une surface au sol de 3 700 mètres carrés. Il contient tous les services nécessaires à la vie, du restaurant au coiffeur.

Le foyer se vide en 1914, quand ces hommes célibataires sont mobilisés et envoyés au front. Le bâtiment se transforme alors en hôpital de guerre. Puis de 1919 à 1924, le Ministère des Pensions y installe ses bureaux.

L’Armée du salut décide alors d’acquérir le bâtiment et crée le Palais de la Femme, inauguré le 23 juin 1926.

Le bâtiment est inscrit aux Monuments Historiques en date du 25 juin 2003.

fleche Pour en savoir plus sur la Fondation de Madame Jules Lebaudy qui a financé cet Hôtel Populaire pour Hommes et ses autres réalisations, cliquez ici.

Tout à coup, le séjour de Marc à Paris s’éclaire. Il est sans doute monté à la capitale avec un ami, et il s’en est fait d’autres sur place, dans ce lieu qui semble être très convivial et très bien agencé. Il vient d’ouvrir ses portes quand Marc s’y installe. Apparemment, la cantine fonctionnait en « self-service » et ce serait même le premier d’Europe, c’est en tout cas ce qu’on dit pour le restaurant du Palais de la Femme [1] ! C’est encore l’époque où l’on fait beaucoup pour le confort des populations modestes.

D’après ce que m’a expliqué une personne contactée au Palais de la Femme, les « chambrettes » des célibataires de l’Hôtel Populaire pour Hommes n’ont pas été modifiées quand l’établissement est devenu le Palais de la Femme. La chambre qu’occupait Marc ressemble donc à cette photo :

J’avoue que je suis très ému en découvrant les lieux où il a vécu avant de partir à la guerre. Comme d’autres occupants du lieu, il n’en est pas revenu vivant, mais je pense qu’il a passé de bons moments à Paris. Ses lettres en témoignent. Je suis à peu près certain qu’il travaillait dans le quartier et devait revenir déjeuner dans l’Hôtel Populaire. Ce qui explique que dans la lettre du 21 juin 1912, qui est un vendredi, il dit qu’il déjeune et qu’il n’a pas beaucoup de temps. Il a écrit sa lettre pendant sa pause repas, très certainement. Il devait être très actif et s’amuser beaucoup avec ses amis de l’Hôtel Populaire.

En revanche, pour le nettoyage du linge, un passage de sa lettre de 1913« Ma chère mère. Je pense mon linge arrivera en bon état car je vais l’expédier demain matin et je compte sur ton amabilité pour le recevoir comme d’habitude » — me laisse à penser qu’il donnait une partie de son linge à laver à sa mère. D’après mes recherches, il est possible qu’il y ait eu dans l’Hôtel un lavoir, sans doute pas très pratique pour le linge important !

Je mesure la chance que j’ai eue dans mes recherches. Si Marc avait habité dans un logement quelconque, je n’aurais pas eu autant d’informations sur sa vie à Paris !... Le fait d’avoir pris une chambre dans cet Hôtel Populaire m’a permis, grâce à Internet et aux cartes postales, de voir dans quelles conditions il vivait. Tout cela me laisse penser que c’était vraiment quelqu’un de « moderne » attiré par la nouveauté ; le bâtiment venait à peine d’être achevé (1911) et offrait des services qui, à l’époque, étaient très innovants.

Voilà que Marc se met à vivre, à revivre, après cent ans passés par pertes et profits. Comment un tel oubli a-t-il été possible ?

Je sais maintenant qu’avant la guerre, il avait décidé de tenter sa chance à Paris. Construit en 1910, l’Hôtel Populaire pour Hommes de la rue de Charonne a dû ouvrir en 1911. En juin 1912, il y est déjà installé. Mais que fait-il avant ?

Un document qui m’avait semblé anodin au premier abord va m’aider à résoudre l’énigme...

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